Gisela BOCK, Anne COVA (dir.), Écrire l’histoire des femmes en Europe du Sud, xixe-xxe siècles, Oeiras (Portugal), Celta Editora, 2003, 183 p.
Cet ouvrage regroupe seize contributions écrites par des historiennes et historiens des pays de l’Europe méditerranéenne issues d’un colloque tenu en septembre 1999 à Arràbida (Portugal) sur l’histoire des femmes et du genre en Europe du Sud (France, Espagne, Portugal, Italie et Grèce). Cette rencontre était le point de départ d’une réflexion sur les réalisations dans ce domaine et sur les voies à défricher. Après avoir rappelé que l’histoire ne peut être écrite et comprise sans intégrer celle des femmes et du genre (qui prend en compte les rapports de pouvoir entre les sexes dans leur dimension sociale et culturelle), Anne Cova et Gisela Bock invitent à développer l’histoire des femmes et du genre dans les pays européens (d’Europe centrale et orientale ou les petits pays) souvent délaissés pour des raisons politiques mais aussi linguistiques. Le bilan et les perspectives que nous proposent les auteurs s’articulent autour d’une première partie sur l’historiographie des femmes et du genre en Europe du Sud, et d’une seconde qui dépasse le stade programmatique en donnant un aperçu de quelques recherches en cours au Portugal.
Mary Nash, dans « Women’s History in Contemporary Spain », met en relation les changements de paradigme dans l’histoire des femmes avec les transformations politiques espagnoles, les changements dans la perception du féminisme et le processus de reconnaissance du féminisme académique et universitaire. L’histoire des femmes est ainsi passée de l’amnésie dans les années d’après-guerre à une redécouverte dans de multiples directions depuis les années 1990. Des institutions comme l’Asociación Española de Investigación Histórica de la Mujeres (AEIHM), fondée en 1991, ainsi que la revue d’histoire des femmes Arenal, publiée depuis 1994, ont à la fois été d’extraordinaires stimulations pour la recherche et des lieux de diffusion des travaux dans l’histoire des femmes et du genre en Espagne. Depuis quelques années, un effort particulier est fait dans ces institutions pour s’ouvrir aux recherches étrangères.
Les deux communications sur l’historiographie au Portugal témoignent également du rôle joué par le contexte politique dans l’émergence plus tardive qu’en France ou en Italie d’une histoire des femmes et du genre. L’historiographie sur les femmes au Portugal au cours du xixe siècle est présentée par Irene Vaquinhas, professeur à l’Université de Coimbra. Après la « Révolution des œillets », les sciences sociales, et notamment l’histoire, ont approché des objets jusqu’alors illégitimes. L’histoire du xixe siècle, par exemple, a fait l’objet d’une redécouverte. Bien que marginalisée dans l’institution, l’histoire des femmes du xixe siècle connut une période faste dans les années 1980. L’apport d’autres disciplines, comme l’anthropologie, et de travaux étrangers – Histoire de la vie privée de Philippe Ariès ou l’Histoire des femmes en Occident de Michelle Perrot et Georges Duby – a ouvert des voies, elles-mêmes nourries par ailleurs par des réflexions théoriques liées aux débats sur la parité. Actuellement, cette histoire du xixe siècle, qui, selon les mots de Françoise Thébaud, en est à sa « phase d’accumulation », a connu un développement significatif, malgré l’absence de revue d’histoire des femmes et de postes d’histoire des femmes à l’université. La diversité des travaux portant notamment sur le monde du travail, le quotidien des femmes, les structures familiales et les comportements démographiques devrait maintenant s’enrichir de démarches prosopographiques ou de travaux sur le féminisme. Anne Cova, co-directrice de l’ouvrage, auteur de travaux pionniers sur l’histoire des femmes et de la maternité en France, donne un aperçu de « L’histoire des femmes au Portugal [au] xxe siècle ». La première période des années 1970 fut celle de travaux sporadiques, en lien avec la chute de la dictature et les mouvements de gauche et d’extrême gauche. En 1977, la Commission pour la condition féminine encourage les premiers travaux d’histoire des femmes caractérisés par une victimisation des sujets féminins. Cette institution a été un des volets de l’institutionnalisation de l’histoire des femmes au Portugal. La décennie suivante a vu la création d’un DEA d’études sur les femmes à l’Université Aberta de Lisbonne, avec en parallèle la fondation d’une direction de recherche « genre et histoire des femmes » au CEMRI (le Centre d’études féminines portugais). En 1997, aux côtés de ce « féminisme d’État » se constitue l’Association portugaise pour la recherche d’histoire sur les femmes (APIHM), six ans après la fondation de l’Association portugaise d’études sur les femmes (APEM) qui ont contribué à la diffusion des recherches lors de colloques. Les recherches sur le xxe siècle se sont portées sur des associations féminines ou féministes avec une focalisation pour la période allant de 1910 à 1926.
L’histoire des femmes en Italie présentée par Michela de Giorgio est née en lien avec le féminisme de la deuxième vague, dit « néoféminisme », dans les années 1970, autour de trois revues : Donna Woman Femme, Memoria rivista di storia delle donne et Quaderni Storici. Le contexte était celui du faible nombre de femmes insérées dans le monde universitaire. L’auteur retrace les étapes marquantes de l’histoire des femmes, puis du genre, en Italie à travers des ouvrages pionniers. Elle rend compte des débats, des tensions liées à l’apport de disciplines comme l’anthropologie ou de définitions nouvelles, comme le genre en 1986. De même qu’en France, la publication de l’Histoire des femmes en Occident, commandée par l’éditeur Laterza, a rendu visible pour un large public l’histoire des femmes. Elle a été suivie de nombreuses autres « histoires » de la maternité, des femmes au travail dans les années 1990, avec une particularité, la conjugaison de l’histoire religieuse au féminin. Cependant, malgré la création de la Société italienne des historiennes en 1989, et le fait que l’enseignement universitaire se soit féminisé, l’histoire des femmes et du genre n’a toujours pas la place qu’elle mériterait à l’université en Italie. Michela De Giorgio a accompagné son texte d’un petit questionnaire adressé aux historiennes italiennes sur les trois livres d’histoire des femmes qui leur sont apparus les plus importants. Cette approche originale donne au lecteur une idée non seulement des ouvrages marquants de l’historiographie mais aussi de la façon dont circulent les savoirs et dont chacune a pu se les approprier.
Quelle est la situation en Grèce ? L’histoire des femmes, au sortir de la dictature, y est issue de la nouvelle histoire, qui s’est concentrée sur les classes et non le genre. Elle souffre toujours du manque de reconnaissance institutionnelle, comme le souligne Efi Alveda dans « l’histoire des femmes au sein de l’historiographie grecque ».
Françoise Thébaud dans « Écrire l’histoire des femmes en France », présente une analyse sur l’histoire des femmes et les institutions. Elle offre « un tableau synthétique de l’histoire des femmes en France » – des cours de Michelle Perrot de 1973, aux recherches plus récentes enrichies des apports du genre. Cependant, tout comme en Italie, malgré la fondation d’une revue d’histoire des femmes, Clio : histoire, femmes et sociétés, en 1995, puis de Mnémosyne, association d’histoire des femmes et du genre, les chaires d’histoire des femmes sont quasi absentes de l’université, tout comme les postes de recherche au CNRS. Michelle Zancarini-Fournel, dans « Vers une histoire des femmes du temps présent », s’interroge sur le lien entre histoire des femmes et du genre et l’histoire du temps présent, histoire qui s’étend globalement de la Seconde Guerre mondiale à nos jours. Cette histoire des femmes est marquée par la guerre et Vichy. Elle a également investi la citoyenneté politique – liée au suffrage – et la citoyenneté sociale – liée au Welfare – comme objets d’analyse. Enfin, le rapport des individus aux média, les représentations, l’histoire culturelle ont fortement marqué l’histoire des femmes et l’histoire du genre du temps présent. La question des identités de genre, des appartenances et de leurs mutations seront sans doute les pistes à explorer dans cette histoire du passé très proche.
La seconde partie de l’ouvrage réunit des contributions de jeunes chercheurs portugais qui donnent un aperçu des recherches actuelles sur l’histoire des femmes et du genre au Portugal. L’histoire des femmes au travail est représentée par la contribution de Virginia do Rosàrio Baptista, « Women in the Labour Market (1890-1940) », qui dresse un tableau de 1890 à 1940, ainsi que par l’article de Teresa Pinto, qui s’intéresse plus particulièrement à la formation professionnelle des jeunes filles, et au processus d’éviction qui touchent les écoles de dessin industriel à la fin du xixe siècle. Maria Isabel Viegas Liberato, dans « Discours, pratiques et politiques de la prostitution au Portugal (1841-1926) », intègre les apports de l’anthropologie, de la science politique et du genre pour décrire l’évolution des politiques sociales menées autour de la prostitution. Dans la lignée des travaux d’Anne Cova sur les associations féminines, João Esteves s’intéresse à l’associativisme féminin au Portugal de 1906 à 1918. Irene Flunster Pimentel analyse l’œuvre des mères pour l’éducation nationale (1936-1974), sous le régime de Salazar. La jeunesse féminine était également encadrée par le régime. L’organisation de la jeunesse féminine portugaise de 1937 à 1945 est étudiée dans la présentation de Manuela Barbas. Maria Antonia Fiadeiro s’intéresse quant à elle à la journaliste Maria Lamas. Enfin, plus proche de nous, Amélia Campos s’est interrogée sur les féminismes dans les années 1970 et 1980.
Les communications, concises, claires, offrent une vision d’ensemble de travaux souvent méconnus en raison notamment de l’absence de traduction. Il propose ainsi une vision de l’histoire des femmes et du genre propre au monde européen du Sud, qui emprunte parfois des chemins différents de la Gender history anglo-saxonne, très marquée par le linguistic turn et les études culturelles, tant sur le plan institutionnel que sur le plan méthodologique. Il a également le grand mérite de donner à de jeunes chercheuses l’occasion de faire connaître leurs recherches au public français et européen.
Magali DELLA SUDDA
