Allez voir sur le site: www.lebaiserdelamatrice.fr et faites partie du projet , une belle idée, de Véronique Aubouy, Réalisatrice qui envoie une page de la Recherche à chaque amateur ou passionné de Lecture et de Proust. Le film se terminera lors de la lecture de la dernière page.
J’ai reçu et lu cette page, sans préparation, “ très Lire une page “, essayez vraiment.
Proust, A la Recherche du temps perdu, page 3357
Il m’arrivait parfois de souhaiter que, par un miracle, entrassent auprès de moi, restées vivantes contrairement à ce que j’avais cru, ma grand-mère, Albertine. Je croyais les voir, mon coeur s’élançait vers elles. J’oubliais seulement une chose, c’est que, si elles vivaient en effet, Albertine aurait à peu près maintenant l’aspect que m’avait présenté à Balbec Mme Cottard, et que ma grand-mère, ayant plus de quatre-vingt-quinze ans, ne me montrerait rien du beau visage calme et souriant avec lequel je l’imaginais encore maintenant, aussi arbitrairement qu’on donne une barbe à Dieu le Père, ou qu’on représentait au XVIIe siècle les héros d’Homère avec un accoutrement de gentilshommes et sans tenir compte de leur antiquité.) Je regardais Gilberte, et je ne pensai pas : «Je voudrais la revoir», mais je lui dis qu’elle me ferait toujours plaisir en m’invitant avec de très jeunes filles, pauvres s’il était possible, pour qu’avec de petits cadeaux je puisse leur faire plaisir, sans leur rien demander d’ailleurs que de faire renaître en moi les rêveries, les tristesses d’autrefois, peut-être,un jour improbable, un chaste baiser. Gilberte sourit et eut ensuite l’air de chercher sérieusement dans sa tête. Comme Elstir aimait à voir incarnée devant lui, dans sa femme, la beauté vénitienne, qu’il avait souvent peinte dans ses oeuvres, je me donnais l’excuse d’être attiré par un certain égoïsme esthétique vers les belle femmes qui pouvaient me causer de la souffrance, et j’avais un certain sentiment d’idolâtrie pour les futures Gilberte, les futures duchesses de Guermantes, les futures Albertine que je pourrais rencontrer, et qui, me semblait-il, pourraient m’inspirer, comme un sculpteur qui se promène au milieu de beaux marbres antiques. J’aurais dû pourtant penser qu’antérieur à chacune était mon sentiment du mystère où elles baignaient et qu’ainsi, plutôt que de demander à Gilberte de me faire connaître des jeunes filles,j’aurais mieux fait d’aller dans ces lieux où rien ne nous rattache à elles, où entre elles et soi on sent quelque chose d’infranchissable, où à deuxpas, sur la plage, allant au bain, on se sent séparé d’elles par l’impossible.
