Aimé Césaire . Prophétie

Dans la douleur triste et profonde, me restaure seulement la lecture de tes vers, la criée de tes vers, la force de tes vers, Césaire tes vers dans l’univers, le volcan de tes paroles, sacrées, cinglées, au vent battant, au tam tam buvant la soif des larmes, le feu des lèvres, le lieu du monde, “scolopendre, scolopendre”

Prophétie

là où l’aventure garde les yeux clairs

là où les femmes rayonnent le langage

là où la mort est belle dans la main comme un oiseau

saison de lait

là où le souterrain cueille de sa propre génuflexion un luxe

 de prunelles plus violent que des chenilles

là où la merveille agile fait flèche et feu de tout bois

 

là où la nuit vigoureuse saigne une vitesse de purs

végétaux

 

là où les abeilles des étoiles piquent le ciel d’une ruche

plus ardente que la nuit

là où le bruit de mes talons remplit l’espace et lève à rebours la face du temps

là où l’arc-en-ciel de ma parole est chargé d’unir demain

à l’espoir et l’infant à la reine,

 

 

d’avoir injurié mes maîtres mordu les soldats du sultan

d’avoir gémi dans le désert

d’avoir crié  vers mes gardiens

d’avoir supplié les chacals et les hyènes pasteurs de

  caravanes

je regarde

la fumée se précipite en cheval sauvage sur le devant de la

scène ourle un instant la lave de sa fragile queue de

paon puis se déchirant la chemise s’ouvre d’un coup la

poitrine et je  la regarde en îles britanniques en îlots

en rochers déchiquetés se fondre peu à peu dans la mer

lucide de l’air

où baignent prophétiques

ma gueule

                ma révolte

                                    mon nom.

Publié dans: on avril 21, 2008 at 10:46

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