Aimé Césaire . Prophétie

Dans la douleur triste et profonde, me restaure seulement la lecture de tes vers, la criée de tes vers, la force de tes vers, Césaire tes vers dans l’univers, le volcan de tes paroles, sacrées, cinglées, au vent battant, au tam tam buvant la soif des larmes, le feu des lèvres, le lieu du monde, “scolopendre, scolopendre”

Prophétie

là où l’aventure garde les yeux clairs

là où les femmes rayonnent le langage

là où la mort est belle dans la main comme un oiseau

saison de lait

là où le souterrain cueille de sa propre génuflexion un luxe

 de prunelles plus violent que des chenilles

là où la merveille agile fait flèche et feu de tout bois

 

là où la nuit vigoureuse saigne une vitesse de purs

végétaux

 

là où les abeilles des étoiles piquent le ciel d’une ruche

plus ardente que la nuit

là où le bruit de mes talons remplit l’espace et lève à rebours la face du temps

là où l’arc-en-ciel de ma parole est chargé d’unir demain

à l’espoir et l’infant à la reine,

 

 

d’avoir injurié mes maîtres mordu les soldats du sultan

d’avoir gémi dans le désert

d’avoir crié  vers mes gardiens

d’avoir supplié les chacals et les hyènes pasteurs de

  caravanes

je regarde

la fumée se précipite en cheval sauvage sur le devant de la

scène ourle un instant la lave de sa fragile queue de

paon puis se déchirant la chemise s’ouvre d’un coup la

poitrine et je  la regarde en îles britanniques en îlots

en rochers déchiquetés se fondre peu à peu dans la mer

lucide de l’air

où baignent prophétiques

ma gueule

                ma révolte

                                    mon nom.

Publié dans:  on avril 21, 2008 at 10:46 Laisser un commentaire

Aimé Césaire “Ici poésie égale insurrection”

                                   TROPIQUES Nº1, AVRIL

REVUE CULTURELLE- FORT DE FRANCE ( MARTINIQUE )

PRÉSENTATION

Terre muette et stérile. C’est de la nôtre que je parle. Et mon ouïe mesure par la Caraïbe l’effrayant silence de l’Homme. Europe.Afrique.Asie. J’entends hurler l’acier, le tam-tam parmi la brousse, le temple prier parmi les banians. Et je sais que c’est l’homme qui parle. Encore et toujours, et j’écoute. Mais ici l’atrophiement monstrueux de la voix, le séculaire accablement, le prodigieux mutisme. Point de ville. Point d’art. Point de poésie. Point de civilisation, la vraie, je veux dire cette rojection de l’homme sur le monde, ce modelage du monde par l’homme; cette frappe de l’univers á l’effigie de l’homme.

Une mort plus affreuse que la mort où dérivent des vivants Et les sciences ailleurs progressent, et les philosophies ailleurs se renouvellent, et les esthétiques ailleurs se remplacent. Et vainement sur cette terre nôtre la main sème des graines.

Point de ville. Point d’art. Point de Poésie. Pas un germe.Pas une pousse. Ou bien la lépre hideuse des contrefaçons. En vérité, terre stérile et muette…

Mais il n’est plus temps de parasiter le monde. C’est de le sauver plutõt qu’il s’agit. Il est temps de se ceindre les reins comme un vaillant homme.

Où que nous regardions, l’ombre gagne. L’un après l’autre les foyers s’éteignent. Le cercle d’ombre se resserre, parmi des cris d’hommes et des hurlements de fauves. Pourtant nous sommes de ceux qui disent non à l’ombre. Nous savons que le salut du monde dépend de nous aussi. Que la terre a besoin de n’importe lesquels d’entre ses fils. es plus humbles.

L’ombre gagne…

” Ah tout l’espoir n’est pas de trop pour regarder le siècle en face ! “

Les hommes de bonne volonté feront au monde une nouvelle lumière.

Aimé Césaire.

Revue publiée en pleine collaboration 1941-1945 et interdite. Direction. Aimé Césaire-Tirage 500 exemplaires- éditée aujourd’hui par jeanmichelplace.

TROPIQUES

devrait être lue et relue dans les écoles les lycées… éditée en livre de poche , Suzanne Césaire, Pierre Mabille, René Ménil, Jeanne Mégnen, Léo Frobenius, Wifredo Lam, S.J Alexis , le surréalisme et nous, note sur le hasard, le Royaume du merveilleux, maintenir la poésie : une oeuvre collective, d’insurrection,  de la Caraïbe,  universel Césaire

Nous cherchons notre vrai visage. Nous avons suffisamment condamné la littérature artificielle qui prétend nous en donner l’image: poètes attardés, héros du poncif, supersticieux faiseurs d’alexandrins, très lãches diseurs de rien. Narcisse martiniquais où donc te reconnaîtras-tu ? Plonge tes regards dans le miroir du merveilleux: tes contes, tes légendes, tes chants. Tu y verras s’inscrire, lumineuse l’image sûre de toi-même.

 

Aimé Césaire : Survie

                                                                              Survie

Je t’évoque

bananier pathétique agitant mon coeur nu

dans le jour psalmodiant

je t’évoque

vieux hougan des montagnes sourdes la nuit

juste la nuit qui précède la dernière

et ses roulements d’ennui frappant à la poterne folle

des villes enfouies

mais ce n’est que le prélude des forêts en marche au cou

sanglant du monde

c’est ma haine singulière

décrivant ses icebergs dans l’haleine des vraies flammes

donnez moi

ah donnez-moi l’oeil immortel de l’ambre

et des ombres et des tombes en granit équarri

car l’idéale barrière des plans moites et les herbes aquatiques

écouteront aux zones vertes

les truchements de l’oubli se nouant et se dénouant

et les racines de la montagne

levant la race royale des amandiers de l’espérance

fleuriront par les sentiers de la chair

( le mal de vivre passant comme un orage )

cependant qu’à l’enseigne du ciel

un feu d’or sourira

au chant ardent des flammes de mon corps.

 

Les armes miraculeuses 

 Editions Gallimard,1970.

Publié dans:  on avril 20, 2008 at 8:27 Laisser un commentaire

PRÉSENCE AFRICAINE

                                     

Publié dans:  on avril 19, 2008 at 5:00 Laisser un commentaire

AIMÉ CÉSAIRE : POÉSIE ET CONNAISSANCE

Poésie et connaissance

Pour se recueillir

 les dernières lignes de ce magnifique texte, publié dans la revue TROPIQUES 1941-1945

 

Le poète est cet être très vieux et très neuf, très complexe et très simple qui aux confins vécus du rêve et du réel, du jour et de la nuit, entre absence et présence, cherche et reçoit dans le déclenchement soudain des cataclysmes intérieurs le mot de passe de la connivence et de la puissance.

Publié dans:  on avril 18, 2008 at 2:39 Laisser un commentaire

Lire Marcel Proust

Que de fois, dans la Divine Comédie, dans Shakespeare, j’ai eu cette impression d’avoir devant moi , inséré dans l’heure présente, actuel, un peu de passé, cette impression de rêve qu’on ressent à Venise sur la Piazzetta, devant ses deux colonnes de granit gris rose qui portent sur leur chapiteaux grecs, l’une le lion de Saint Marc, l’autre Saint Théodore foulant aux pieds le crocodile, – belles étrangères venues d’Orient sur la mer qu’elles regardent au loin et qui vient de mourir à leurs pieds, et qui toutes deux, sans comprendre les propos échangés autour d’elles dans une langue qui n’est pas celle de leur pays, sur cette place publique où brille encore leur sourire distrait, continuent à attarder au milieu de nous leurs jours du XII ème siècle qu’elles intercalent dans notre aujourd’hui dont il interrompt à cet endroit l’empire, un peu du XIIème siècle, du XIIème siècle depuis si longtemps enfui, se dresse en un double élan léger de granit rose.

Tout autour , les jours actuels, les jours que nous vivons circulent, se pressent en bourdonnant autour des colonnes, mais là brusquement s’arrêtent, fuient comme des abeilles repoussées; car elles ne sont pas dans le présent, ces hautes et fines enclaves du passé, mais dans un autre temps où il est interdit au présent de pénétrer. Autour des colonnes roses, jaillies vers leurs larges chapiteaux, les jours actuels se pressent et bourdonnent. Mais interposées entre eux , elles les écartent, réservant de toute leur mince épaisseur la place inviolable du Passé:- du Passé familièrement surgi au milieu du présent, avec cette couleur un peu irréelle des choses qu’une sorte d’illusion nous fait voir à quelque pas, et qui sont en réalité situées à bien des siècles ; s’adressant dans tout son aspect un peu trop directement à l’esprit, l’exaltant un peu comme on ne saurait s’en étonner de la part du revenant d’un temps enseveli; pourtant là , au milieu de nous, approché, coudoyé, palpé, immobile au soleil.

:1905

Marcel Proust

 

 Extrait de  la Préface pour sa Traduction de Sésame et les Lys de John Ruskin

 Canaletto, XVIIIème

 
Publié dans:  on avril 6, 2008 at 10:31 Laisser un commentaire