MALA, VALISE
La problématique valise n’est pas si simple qu’il n’y paraît !
Quand je pense valise, me vient automatiquement une image, en tête, celle de ma grand mère ou de mon grand père, objet miraculeusement sauvé de je ne sais quel voyage de ma famille cosmopolite, ayant changé de pays, par décision historique, ou plutôt par obligation historique. Elle est noire, rectangulaire, bordée de bandes en cuir naturel, elle est debout dans ma chambre, remplie de photos, dessins, et de documents personnels que le temps ramasse et rassemble sans aucune logique. Par association photographique me vient aussi la valise de Sigmund Freud, marron, avec un plaid écossais, ainsi que son dispositif à cigares en cuir, posée à côté de la porte d’entrée qui dans ce cas unique est une porte de sortie sans retour. Ce fut sa valise à l’entrée de son appartement de la Berggasse 19 à Vienne, en partance définitive pour Londres , en 1938. Une photo tellement triste et pourtant, ce n’est qu’une valise qui contient toute l’horreurhorreur, du nazisme, focalisée là, sur la valise du Dr Freud.

Faire sa valise, est une opération complexe, et différente pour chacun, mais chaque fois le même casse tête. Je voyage depuis quelques années solitaire; les moments où le regard s’évade en images longues et où la pensée se transforme en rêve-réalité sont un privilège du voyageur, également les lectures, journaux, livres, langues croisées vous font croire un instant que vous êtes plusieurs en même temps et que vous vous entendez bien, la grâce fonctionne, suspendue dans les airs, c’est un temps d’entrelacement mental que j’apprécie vraiment.
Quand je commence à faire mes bagages, une légère excitation qui va crescendo se fait jour en mon miroir intérieur, quelque soit la destination, il faut empaqueter ses effets. En premier lieu les lessives à mettre à jour, les papiers toujours à rassembler, les livres à extraire de leur contexte, les écrits à estimer du voyage ou non, bref, c’est un jeu en mise en abyme! Je ne suis pas très douée ou tout simplement n’aime pas l’ordre classique, mon désordre m’accompagne en ami, je le connais par coeur. A la fin de l’exercice et en fonction de l’urgence, je finis par entasser et boucler la dite malle! Puis une certaine vanité du matériel m’envahit. Je suis soulagée, contente.
Depuis maintenant cinq années je vis entre Paris et Lisbonne, mais plus longtemps à Lisbonne, puis de là régulièrement Budapest et occasionnellement d’autres destinations.
Pourquoi s’attarder sur le mot valise, celui qui contient l’intime et le commun, le précieux et le banal? Car voici deux voyages, ir e voltar, Lisboa Paris, Paris Lisboa, que mes valises disparaissent et ne m’attendent plus à l’arrivée, elles ne sont tout simplement pas là !
Étrange impression, information, réclamation, informatisation, suspension du monde sien, atterrissage vers le manque mais de quoi au juste?
Nuit blanche, liste des objets, des idées, des blancs de mémoire, la brosse à dent vogue vers les écrits envolés, les photographies compagnes de vie, les médicaments incompressibles, les papiers indispensables, tout défile, jusqu’à avaler n’importe quelle série télévisée genre urgences hospitalières à quatre heures du matin après avoir accroché ma pensée sur un bouquin déjá lu comme jamais relu…..
Je me sens perdue, puis retrouvée, puis accablée, les portables se déchargent, l’opératrice de l’aéroport robotisée, me dit ne pas avoir retrouvé la trace de la dite mala, valise.
Rien à faire, c’est un petit vide qui s’empare de moi, à quoi bon s’énerver, le monde est vaste et ma valise une insignifiance totale. Un attentat ce matin me rappelle l’horreur réelle, la tragédie du sang versé, en vain.
Je bouge , le café a le goût des matins sans temps.
Je me souviens de l’appareil photo, des lettres judicieusement choisies de ma mère lors de la naissance de mon ( ne sais plus écrire nôtre) premier enfant, Léonard, il ya trente ans, si belle, si touchante, je l’avais hier relue avec tant de larmes rentrées, elle était du voyage aussi, trop grande pour rester seule, que dire encore, l’attente s’engouffre en ce jour en suspens, et les photographies celles qui demeurent des grands bonheurs comme des grands tourments , classées presque qu’elles étaient, jolies comme la chèvre de Mr Seguin, elles ont choisi de partir mais où? noir et blanc, Morvan, Valentine dans mes bras, à l’âge de trois mois, sur le perron de la vieille bâtisse, à l’époque où nous étions tous en vie ou pas encore né, comme Rébecca, la musique klezmer, c’est celà qu ‘il me faudrait maintenant , je pense, dans la valise! Jazz-klezmer, une mélodie qui est le voyage même, dans la valise perdue encore, c’est un troupeau de chèvres de Mr Seguin qui ont disparu dans les airs, pas une toutes en même temps… envie de pleurer comme l’enfant qui se terrorisait à la pensée de la chèvre toute la nuit, seule.
j’attends, et me surprends vulnérable, les voyages me bercent pourtant et mon regard se pose calmement sur le pont du 25 Avril, au loin qui impassible reçoit les files de voitures matinales au dessus du Rio Tejo, le quotidien des uns aux autres entremêlé et au dessus le vol d’un avion dans le ciel grisâtre m’emporte vers la poésie de l’infime sensation de l’unique transcendance à nature intemporelle,
la valise de ma grand mère , cinquante ans? soixante?
